Tant de temps sans pouvoir dire ou écrire !
Me révéler. Me confier.
J’étais entré en hibernation. Je grelottais.
Des mots alignés dont aucun ne tient debout.
Des discours creux s’écroulant sur eux-mêmes.
Et pendant ce temps, devoir me battre, bouger, survivre. Et le faire par habitude, comme ces commandos, entre les lignes chargés de saboter les barbelés…
En silence.
Mon efficacité au combat n’a d’égal que le désespoir dans lequel je tiens le combat lui-même…
D’ailleurs, pourrais-je survivre une seule seconde si je croyais en quoi que ce soit à ce que je fais. C’est le scandale même de l’héroïsme qui pue au nez de celui qui le pratique car il sait lui, et lui seul, à quel point l’acte de bravoure n’est en fait qu’un instinct de survie duquel toute considération générale est exclue, PAR DEFINITION !...
L’absurdité de la vie, l’inanité de tout projet humain, sont si prégnants, si évidents qu’ils s’opposent à tout principe de plaisir, et d’autosatisfaction collective.
Peut-on se glorifier de l’absurdité ?
Le vide est partout, constitutif (je l’ai déjà dit), il envahit tout propos au point de le rendre inutile, indécent !
Il y a du désert des Tartares dans ce constat : une leçon de dérision. C'est Bardamu qui découvre la guerre, la sale guerre, celle qu’on avait glorifiée, sanctifiée, pour
la Patrie retrouvée, et qui se résout dans le bain du sang de toute une jeunesse. L’escroquerie même, l’imposture, de l’humanisme !
Peut-on être humaniste quand on voit ce qu’on voit, se demande Bardamu, pâle héros malgré lui d’une guerre faite par des malgré nous…
Comme Céline, je vomis cette humanité dérisoire et les puissants qui s’auto justifient avec une insoutenable légèreté et une morgue cynique, en envoyant sans sourciller des millions de pauvres gosses au casse pipe, ou dans les poubelles de l’histoire…
Mais au fond, les choses ont-elles changé depuis que le médecin écrivain nous a quittés ?
Rien ! Non rien n’a vraiment évolué sur le fond, malgré les progrès d’une humanité qui détruit sans vergogne la substantifique moelle de laquelle elle se nourrit.
Nous ne sommes que des rats, occupés à liquider le magasin des nourritures terrestres.
Des rats assoiffés et avides, ivres de nos plaisirs et de nos sens !
Mais je suis injuste avec ma vie.
Dois-je me préoccuper de l’avenir de cette Terre ?
Si j’en juge à l’irresponsabilité de la confrérie humaine (Frères humains qui après nous vivez…) mieux vaut regarder son nombril.
Donc ne se préoccuper que de son propre jardin ; Voltaire nous y encourageait, non ?
Si je dois donc revenir en arrière (Cf. mes précédentes pages sur « le journal d’un Humain ») je devrais reconnaître que ’ai vécu des moments forts. Des moments uniques. Dans le brouillard et dans la nuit, de ce monde sans espoir, j’ai vu poindre la lumière : le passage vers l’autre côté.
Je dois y revenir quand même…
Oui des moments forts. Des points lumineux dans le décor mouvant et délétère du gâchis ambiant… Je lâche les mots comme ils viennent…
Des sensations tout d’abord, celles de courses sous le soleil infini où l’épuisement du corps m’a fait toucher l’illumination, lorsque la douleur transperce les cloisons qui se dressent en nous et permet d’aller derrière ce que l’on croit être et que l’on n’est pas !
J’ai couru entre des vignes provençales et tout près de renoncer dans une montée assassine au sortir d’un village médiéval du Luberon, près de tout perdre, après des efforts démesurés, alors que les jambes renoncent et que flanche la volonté… Et voir venir à mon côté une femme sortie de l’ombre, sorte de déesse antique, pour me soutenir, me redonner ce courage qui s’enfuyait, me sortir de moi-même et me porter dans son sillage, comme une vague puissante et irrépressible, jusqu’au bout de l’effort. Et entrer avec elle dans le château d’un Pertuis où le peuple, comme dans une fête d’antan, applaudit au retour des combattants…
J’ai vu la mer éclatante, resplendissant sous le soleil, et entendu l’Italie chanter notre louange, au passage de la cohorte s’étirant depuis
la France sous les tunnels et jusqu’aux palmiers de Vintimille!
J’ai senti dans mes muscles couler la vie, et dans mon cœur vibrer l’envie d’aller encore plus vite encore, plus loin, et cette ineffable ivresse des hauts fonds, ce sentiment de pouvoir tout demander à mon corps et de l’unir à mon besoin d’absolu. Et la foule immense, comme une bête monstrueuse, se mettre à gronder et à s’ébranler, sur des champs Elysées où j’étais parmi les héros vertueux et courageux d’un antique Enfer… Et
la Seine s’offrir à nos foulées infinies pour couler, de pont en pont, dans le souvenir d’Appolinaire et trouver de Rimbaud l’ivresse d’un bateau…
Oui, tentative sans fin d’aller plus haut : oasis verdoyant dans le désert de la stupidité ambiante… Se trouver soi-même. Ne rien devoir à personne, quand le corps se meut et que l’esprit soudain s’apaise : quel privilège!
Pouvoir surtout sentir la communauté de souffrance, cette souffrance qui remet toute vanité à sa place, restaure la vérité de l’être dans sa seule perspective acceptable, celle de l’humilité restituée -enfin!- dans la proximité fulgurante de Humanité (avec un H svp!), dans l’épreuve et le danger.
Oui, comme ces jeunes hommes, ce 16 avril 1916 à 5 H d’un matin brumeux et pluvieux, blottis contre les parois gluantes de tranchées défoncées, le nez collé à leurs baïonnettes armées, et les mains crispés sur les crosses de leur Lebel, attendant le sifflet strident du capitaine sonnant la charge qui les jetterait dans la boucherie, la haut, sur le Chemin des Dames…
Oui, comme eux dans la perspective d'une vérité soudaine et d’une extrême lucidité, à cet instant de mourir, quand la sœur, la fiancée, la maman, ne sont que des ombres qui ne peuvent plus protéger, ni rien retenir du souffle de la vie qui va partir, sous les sifflements secs et mortels des balles prêtes à fuser et des obus qui jetteront tant de corps déchiquetés sur les barbelés du no-man’s land, comme autant de vulgaires charpies…
Oui comme eux, retrouver la pure Humanité, sans parement ni artifice, dans cette main du camarade que l’on serre tandis qu’il tremble et vomit dans l’attente insoutenable, et ce regard que l’on croise, comme une bouée d’amitié sincère, dans une mer démontée de barbarie…
Oui, un regard, une attention, une main qui se tend…C’est ce que j’ai pu avoir de mieux, au moment de tomber, quand je plongeais et que rien ne semblait devoir me retenir. Comment le dire, comment le décrire, le ressentir même ?... Ce souffle d’oxygène, ce flot de sang dans les veines : être compris. Enfin!
Tant de profondeur soudain, que je n’avais même plus envisagée, pour ma vie... A laquelle j’avais renoncé, depuis tant d’années!
Et ne plus avoir envie de tout laisser, de ne plus exister dans cet épuisement du désir où je gisais depuis une éternité. Quand du chœur de la nef s’élève un chant d’amour retrouvé comme un gloria de vie, un recommencement…
Cette lumière, éblouissante, éclairant tout. Apaisant la blessure, cette blessure profonde de l’être qui ne cicatrise jamais et rend toute action relative, toute prétention inutile, dans l’inanité et la futilité d’un monde qui ne perçoit même pas la vanité de sa prétention à tout dicter, à tout dominer…
Rien n’est jamais écrit et rien n’est jamais guéri de cette plaie si intense au tréfond de l'âme quoiqu'on puisse en dire, quoiqu'on puisse faire, sinon cette soudaine vérité qui ne peut jaillir sans la douloureuse expérience de l’existence et sa souffrance dans l’extrême lucidité...
Ne m’abandonne jamais !
Puisque ta main jamais je ne lâcherai !
Ne m’abandonne jamais dans ma tranchée...