Il a plu toute la journée.
L'après-midi s'achève dans une clarté étouffée. Le paysage humide et triste semble être comme engourdi : rien ne bouge.
Je suis sorti de la maison, telle une ombre furtive, et je vais, silencieux, sur le chemin de terre. Par endroits, je contourne dès .flaques boueuses ou bien je les saute hardiment ; au ris que de me salir. L'herbe et les buissons sur les 'talus sont chargés d'eau et leurs couleurs sont assombries par le demi-jour qui règne.
Ces larges- près où quelques vaches paissent encore, ces bosquets de chênes où les nids d oiseaux sont vides, et puis ce terrain qui peu à peu devient plus rude et plus sauvage : tout cela m'est quotidien..
Pourtant, lorsque le sentier passe le pont du Parevin où flottent des volutes vaporeuses, et s'engage sous les premières frondaisons du bois, je sens, soudain, mon coeur battre un peu plus fort.
Le feuillage qui se courbe juste sur ma- tête, mêlant dans ses teintes l'ocre et le jaune de l'automne, semble presque m'accueillir comme une bête familière. Il est vrai qu'ici je suis un peu dans mon domaine...
La pluie de la journée glissant sur les tiges et sur le velours- durci des feuilles, coule goutte â goutte des arbres. Il fuit un peu froid, un frisson parcourt mon, dos. Les fougères seules, ici, semblent être bien à leur aise : hautes, vertes et souples elles penchent leurs plumeaux détrempés sur mon passage en mouillant mes vêtements, mes mains, mon visage même.
Un peu plus loin, le sentier vient longer la berge broussailleuse d'un petit étang : le premier que l'on rencontre. L'eau sombre et lisse, à peine miroitante, est parsemée en quelques endroits d'herbes aquatiques. Les arbres, .comme intimidés, n'osent .même pas toucher l'onde, ils la caressent simplement, de loin en loin, d'un feuillage égaré.
Des yeux, je cherche à voir le vieux Jannequin. Souvent il vient pêcher ici, quelquefois 'même je l'accompagne. Mais je n'aperçois pas sa longue canne â lancer, il fait bien trop froid pour ses rhumatismes.
Je vais d'un pas tranquille en respirant profondément; sous mes pieds, les' feuilles mortes grésillent...
Bientôt ce seront les marécages, et- le bois disséminé fera - place à. des étendues incertaines d'herbes hautes : les marais du Tourlerou.
Cependant avant même de voir les premières étendues d'eaux stagnantes, avant même d'entendre le premier gloussement de poule d'eau, je me- laisse emporter par les images d'un passé révolu.
Je nous revois- enfants, - Lydie et moi, et tout me revient confusément à la mémoire cette amitié, soudain, m'apparaît à nouveau: presque. Aussi pure, presque aussi étrange...
Il y avait du brouillard ce jour-là, mais nous étions sortis tout de même. Devant nous, enveloppés d'un linceul blanchâtre s'étendaient les marécages encore plus irréels e plus fantastiques que d'habitude. Lydie frissonna.
- Crois-tu que nous pourrons aller jusqu’à la « Cabane », Cyprien?
- Mais oui..., répondis-je mollement.
Elle se tenait près de moi, ses cheveux- sombres en désordre et sa longue robe noire la faisaient moins enfant qu'elle ne l'était. A ma réponse, elle tourna vers moi ses yeux d'un vert profond, je dérobai si bien les miens qu'elle s'aperçut de ma gêne.
Elle partit alors d'un éclat de rire insensé. Quoique ayant souvent vu cela chez elle j'en fus, comme toujours, désorienté. Elle me donné ensuite des bourrades dans les épaules en chantant
- Cyprien a peur, Cyprien a peur, Cyprien n'est pas bien !

Et de rire de nouveau. Je dus rougir un peu mais, dominant la crainte que j'avais de m'engager: sur le Tourlerou par ce temps, je lançai crânement Je ne voyais pas au-delà de dix mètres, et le paysage lentement émergeait de la brume à mesure que nous avancions. C'était là le premier que nous voyions, et Lydie, comme toujours, battit des mains. Je m'assis près du feu; la chaleur qui s'en dégageait me fut douce, je fermai les yeux et peu à peu je cessai de trembler. - Cyprien, mes parents m'ont dit quelque chose ce matin... La pluie qui mouille mon visage me rappelle à l'ordre, la nuit va bientôt tomber. Déjà je` ne distingue plus très bien les contours des arbres. Copyright : Librairie Hachette - 1972 - Aux rendez-vous de l'Amitié
- Allons-y!...
Elle se calma aussitôt. C'était chez elle un trait de caractère frappant que de passer sans transition d'un extrême â l'autre.
Je poussai à l'eau une barque à - fond plat qui reposait devant nous, sur la berge. Lydie sautant lestement dans l'embarcation, s'assit à l'avant et trempa la main dans l'eau. Moi, debout à l'arrière, j'enfonçai la longue perche dans l'onde et, sous non impulsion, nous pénétrâmes dans ce pays singulier qui était .un peu le nôtre…
Des masses sombres apparaissaient, d'abord indécises puis se précisaient pour devenir enfin des bouquets de joncs uniformément verts qui nous frôlaient de temps -en temps de leurs liges fuselées.
Parfois, un îlot apparaissait, couvert d'herbes, d'arbustes et de quelques arbres maigres. C'était à ces langues de` terre que je me fiais .pour reconnaître mon chemin.
Le silence est profond dans les marais et, pour quiconque n'y est pas habitué, c'est cela le- plus impressionnant; c'est une, quiétude sauvage, hostile, où l'on est .a l'affût du moindre froissement, ou tout vous paraît vivre sans se faire voir et mourir à votre approche.
Moi, j'éprouvais toujours une petite crainte lorsque soudain, à droite ou à gauche, retentissait l'envol éperdu d'une poule d'eau ou le bruit étouffé d'un plongeon de grenouille apeurée...
Nous progressions lentement et il ne m'était pas besoin d'enfoncer beaucoup ma perche pour prendre appui, car l'eau n'était pas profonde. J'étais seulement un peu méfiant envers la couleur .verdâtre et l'impureté manifeste de ce liquide inerte et trouble, recouvert à certains endroits d'une mince pellicule qui s'ouvrait puisse refermait sur notre passage; je me demandais même -comment Lydie pouvait y laisser baigner sa jolie main.
Un nuage blanchâtre et translucide, montait sur l'onde. De loin en loin `dans ce voile satiné nous apparaissaient des nénuphars. Ils flottaient ça et- là, étalant leurs- larges feuilles rondes. Déjà les plus précoces devaient porter des fleurs et Lydie les guettait. Je me doutais que dans peu de temps, il faudrait faire des détours pour les cueillir, comme l'année précédente. Aujourd'hui, cela m'aurait plutôt déplu.
La « Cabane » n'était plus -bien loin. J'étais déjà heureux d'y arriver sans encombre quand soudain Lydie s'exclama :
- Cyprien, regarde!
Je tournai la tête et vis à quelques mètres de nous, mêlé à des herbes, un nénuphar jaune à peine entrouvert.
- Allons, vite, vite ! dit-elle. Qu'elle est jolie!
La barque s'approcha, le froissement des herbes rendit un bruit sec, et bientôt ma compagne eut la fleur entre ses doigts...
- Regarde !
Elle se leva et au creux de ses mains elle me fit voir avec précaution, sa découverte. Cette fleur n'était pas d'une beauté extraordinaire, car, l'époque venue, nous en trouvions des dizaines ainsi, mais c'était la première et elle nous semblait très belle.
- Ne l'abîme pas, lui dis-je d'un air très sérieux.
Enfin, .je crus que nous pourrions finir le voyage sans -autre arrêt... La cabane construite sur une île était en effet toute proche maintenant…
Déjà je reconnaissais chaque herbe, chaque buisson... Mais encore une fois, Lydie s'écria, me faisant presque sursauter :
- Oh ! Cyprien, regarde!
A une dizaine de mètres : au beau milieu des roseaux entremêlés d'herbes sauvages, un superbe nénuphar rose reposait gracieusement. Je n'en avais jamais vu d'aussi précoces, ils étaient déjà si rares en temps normal !
- Quelle chance, Cyprien !
Malgré tout, elle n'exulta pas comme je m'y attendais, elle était plus calme qu'à l'ordinaire, et cela, m'étonna d'elle. Mais de toute manière, elle voulait la fleur. Cependant, si celle-ci était belle, c'était une autre histoire pour-là prendre. Elle se trouvait: parmi les joncs, et notre embarcation ne, pouvait guère l'approcher. Je fis du mieux que je pus pour faciliter la' tâche. Lydie, penchée en avant, passa la - main entre les nombreuses tiges mais ne parvint pas à l attraper:
- Oh ! J e n’y arrive pas ! finit elle par avouer avec dépit. Ça ne fait rien...
Et elle me lança un regard sombre qui voulait dire qu'au contraire cela la chagrinait. Alors, généreux, presque héroïque, je dis d'une voix détachée :
- Laisse, je vais te la prendre…
Aussitôt, elle me céda sa place avec une lueur joyeuse au- fond des yeux. A mon tour, je me courbai- sur le rebord de la barque et je tendis le bras vers la fleur à travers toutes les cannes et les herbes qui l'entouraient; quelques centimètres '.encore, presque... Mais je dus renoncer pour l'instant.
- Je l'aurai, dis-je.
Je me, penchai â nouveau, bien décidé à ne pas me résigner cette fois. Mon bras s'avança mon corps se courba, déjà mon torse était hors de l'embarcation et le nymphéa n'était plus qu'à quelques centimètres de mes doigts!
- Ç a y est, Lydie, je la tiens, je la... Oh !
- Cyprien !
En -un ultime geste, je m'agrippai à un jonc qui se brisa sous mon poids et je fus irrésistiblement, ridiculement entraîné dans l'eau saumâtre. L'impression de saisissement dû au froid ne dura que quelques secondes; déjà j’émergeai et m'accrochai à la barque.
- Vite, vite, prends ma main ! me cria ma camarade.
Mais je n'eus pas besoin de cela pour me hisser dans l'embarcation, j'avais bien trop froid dans- l'eau !
Une fois remonté, je me laissai glisser sur les planches du fond. Je grelottais déjà avec mes habits détrempés et mes cheveux dégouttants. Lydie s'affairait autour de moi.
- Mène la barque jusqu'à la « Cabane », lui dis-je entre deux claquements de dents.
Prestement, Lydie enfonça la perche dans l'eau pour gagner` au plus vite la « Cabane ». Bientôt- nous arrivâmes en vue d'une longue île couverte de hautes herbes. Deux aulnes poussaient en son milieu. « Notre » île n'était pas bien grande à vrai dire, mais aux yeux de deux enfants tels que nous, elle suffisait amplement pour être le décor d'un vrai royaume. La « Cabane » construite sous l'un des deux arbres était faite de joncs, de roseaux et de bottes d'herbes assemblés sur -des encadrements de bois. Nous en étions très fiers car elle était spacieuse et bien construite, une toile imperméable nous protégeait même de la pluie.
Lorsque nous fûmes- à l'intérieur de notre logis, Lydie m'ordonna :
- Déshabille-toi!
A cette demande, je rougis un peu.
- Allons, vite ! Ne fais pas le nigaud! Tu mettras cette couverture sur tes épaules.
Elle avait pris tout bonnement l'épaisse couverture qui couvrait le sol. En tremblant de froid, je fis ce qu'elle me dit, un peu honteux quand même de me mettre devant elle en sous-vêtements.
- Tes chaussettes aussi ! lança-t-elle.
Puis elle sortit. Qu'avait-elle trouvé à faire? Je ne savais jamais très bien quoi penser de Lydie...
Je m enveloppai donc dans la couverture et j'attendis. Elle revint bientôt avec ses bras -pleins d'herbes sèches et de morceaux de bois. Elle les plaça devant l'entrée, â distance convenable toutefois, le bois dessus et les herbes dessous, afin de faire un bon foyer. Puis elle me demanda les allumettes que nous gardions dans une boîte de fer blanc. Bientôt la flamme s'éleva en crépitant.
- Rapproche-toi donc! Autrement tu vas attraper mal.
Lorsque je regardai à. nouveau, Lydie avait fini d'étendre mes habits sur une branche basse à la chaleur de la flamme. Elle vint s'asseoir près de moi... Je devais avoir l'air bien piteux, emmitouflé, et les cheveux .en broussailles.
- Alors? Tu es mieux?...
- Oui, oui... mais tu m'en reparleras de tes fleurs roses !
Elle sourit et me regarda. Elle était mignonne ainsi, ses cheveux noirs toujours un peu désordonnés lui donnaient l'air d'une petite sauvageonne.
Je crus: qu'elle • allait me parler comme d'habitude de tout et de rien, en riant, mais elle se contenta de baisser les yeux et de regarder le bois se consumer…
Le jour s'était fait moins gris et- le brouillard commençait à se dissiper sur l'eau du marais.
- Peut-être qu'il fera soleil jusqu au soir? dis-je.
Elle ne répondit rien, semblant absorbée par la flamme qu'elle regardait fixement.
Nous restâmes un long moment ainsi. Quelques rayons de soleil perçaient déjà la nappe brumeuse et scintillaient sur l'eau et les herbes numides. Tout près de l'île, des canards nasillèrent soudain puis s'envolèrent. Peu 'à. peu, tout devenait plus clair, tout se précisait autour de nous. Le linceul blanchâtre qui enveloppait le Tourlerou se retirait avec lenteur, ne laissant derrière lui qu'une brume légère qui flottait indécise sur les bouquets de joncs et de roseaux immobiles
J'éprouvais de la joie à voir le soleil revenir l'après-midi pourrait être gai, enfin...
Mais brusquement Lydie leva les yeux vers moi.
- Cyprien...
- Quoi?
Elle plissa les lèvres comme si elle était gênée. Je me doutais qu'elle voulait me parler; déjà, durant tout l'après-midi je l'avais sentie préoccupée et moins joyeuse qu'à l'ordinaire. Il -y eut un court silence pendant lequel je l'interrogeai du regard, puis elle me lança, presque- à la dérobée
- Ah! Et quoi d'extraordinaire?
- Ils m'ont dit...
Son visage devint triste, tout à coup. Elle hésitait…
- Alors, quoi?
- Ils m'ont dit que nous allions quitter le pays.
Mes yeux s'arrondirent tout à coup et ma bouche s'entrouvrit. L'effet de surprise était total! Je me sentis alors comme entraîné petit à. Petit dans un trou noir et froid.
- Mais, quand cela? finis-je par articuler difficilement tant ma gorge était devenue sèche, soudain...
- Je ne sais pas, dans un mois, peut-être plus...
- Pour aller- où?
- A la ville... Papa dit qu'ici c'est trop difficile de gagner de l'argent...
« L'argent, l'argent, toujours l'argent! C'est trop bête, c'est trop bête ! » me répétais-je.
Une vague envie de pleurer monta en' moi. Mes lèvres étaient déjà si contractées que je ne pouvais plus rien dire correctement.
- Et tu ne reviendras pas? fis-je en un appel désespéré.
Elle ne répondit rien. Je compris ce que cela voulait dire et ma dernière illusion mourut ainsi.
Un lourd silence tomba. La cabane, l'eau calme et grise, les herbes, tout se voila de nouveau, -non de brouillard mais de détresse cette fois car ce malheur était si brusque si accablant !
Tout à l'heure encore, j étais joyeux, presque inconsciemment, de sentir Lydie à mon côté, de l'entendre, de la voir; l'idée que cette présence me fût ôtée ne m’effleurait même pas...
Mes yeux embués par des larmes qui troublaient ma vue rencontrèrent ceux de ma camarade elle avait un air triste, comme désolé, de m'avoir fait de la peine.
Deux secondes passèrent, longues et douloureuses, puis ses lèvres tremblèrent un peu et soudain fondant en larmes, elle me sauta au cou :
- Oh ! Cyprien, je suis triste de -partir!... Je ne veux pas, moi.... Je voudrais -rester ici avec toi... mais ils veulent s'en aller...
Sa voix était -entrecoupée de ' sanglots si touchants que, moi aussi, je versai de chaudes larmes c'en était vraiment trop pour mon cœur d'enfant. Je n'entendais même plus ce qu'elle disait, des mots me parvenaient : «...ensemble...partir... toujours... »
Mais comment dire ce que-je ressentais à ce moment? Il y avait tant de chagrin et tant de tendresse à la fois dans cette embrassade enfantine !
Plus tard même, lorsque nous retournions vers le village, je regardai la mince silhouette de Lydie penchée- â l'avant de la barque, et j'essayai en vain de m'imaginer seul- ici, sans elle...
Car plus j e songeais au futur et plus j e m'apercevais que le présent était doux. Car mon coeur était déchiré entre la vague, joie d'avoir plus que jamais Lydie à mon côté et la sombre pensée d'un avenir : gris, infiniment – gris
Je ne suis pas retourné très souvent- à la « Cabane » par la suite, après le départ de Lydie. Même aujourd'hui, je n'ai plus tellement le goût du Marais comme lorsque j'étais enfant.
Il y a trop de -souvenirs qui m'assaillent dès que j e m'y engage, trop de regrets aussi et j e n'aime pas les regrets, ils sont trop cruels.
Pourtant, fréquemment je me souviens de- ce temps-là. Et quelquefois, Je me demande :
« A dix ans, était-ce vraiment de l'amitié qui nous unissait, n'y ' avait-il pas plus que cela, déjà ? »
Et maintenant que je me retrouve devant les marécages, comme autrefois, sous la pluie fine qui recommence â tomber, tout cela subitement me paraît loin; loin. Le temps a filé sans que je m’en aperçoive.
Le Tourlerou, lui, -n'a pas changé : il est toujours aussi: étrange avec ses roseaux, ses joncs, ses vapeurs qui ondoient et, de temps en temps, les bruits insolites d'animaux aquatiques...
Oui, tous ces souvenirs sont choses mortes- et les enfants que nous étions aussi, c'est du passé...
Alors, à quoi bon espérer encore que Lydie revienne?...
Je réprime toutes mes pensées, essayant de les oublier en songeant au travail qui m'attend demain. Tout s'estompe...
Je me décide enfin à m'en aller, en entendant, sinistre, dans le lointain, le croassement des corbeaux qui monte, amplifié, sur le Tourlerou.
illustrations : Annie-Claude MARTIN